Une année perdue pour les femmes représente un défi économique important pour Freeland

C'est un timing tellement ironique.

Nommée en août, Chrystia Freeland - la première femme ministre des finances du Canada - prend les rênes de l'économie au moment où les femmes quittaient la vie active en nombre impressionnant. Un leadership fort est nécessaire car la situation aura un impact sur le rôle des femmes dans l'économie au cours des années à venir.

Selon le tout récent rapport des services économiques de la Banque Royale, 20 600 femmes canadiennes ont quitté le marché du travail entre février et octobre, tandis que près de 68 000 hommes l'ont rejoint.

De surcroît, les femmes âgées de 20 à 24 ans et de 35 à 39 ans quittent le monde du travail à un rythme alarmant. Les plus jeunes retournent peut-être à l'école ou se reforment, mais les plus âgées sont plus susceptibles d'être des mères qui travaillent et qui avaient des espoirs d'avancement.

Dans une de ses études, Deloitte a révélé que plus de 80 % des femmes "ont été affectées par la pandémie", la majorité d'entre elles étant "préoccupées par leur capacité à progresser dans leur carrière."

Tandis que les gouvernements doivent, à juste titre, négocier des scénarios de pandémie de vie ou de mort, ils doivent également définir une vision à long terme. Comment vont-ils encourager les femmes à retourner sur le marché du travail alors que la COVID-19 a emprunté une voie si destructrice?

Tout cela était prévisible. En avril dernier, Pamela Jeffrey, entrepreneure et gourou bien connue du monde des affaires, a imaginé Projet Prospérité, une nouvelle organisation sans but lucratif destinée à atténuer les effets de la COVID-19 sur les femmes sur le marché du travail. Alors que Pamela a intuitivement réalisé l'effet dramatique de la pandémie sur le nombre des travailleuses, les histoires personnelles que les femmes ont confiées au Projet Prospérité révèlent la profondeur de leur dilemme.

À maintes reprises, les femmes ont déploré le sentiment de perte. Au cours de l'année écoulée, les rêves personnels ont été mis en veilleuse, les relations ont changé et les trajectoires professionnelles ont été bloquées. Les inégalités sont flagrantes. Une femme a fait remarquer acerbement que "nous ne sommes pas toutes venues à la table de la COVID sur un pied d'égalité". Celles qui étaient plus pauvres, marginalisées ou racialisées ont connu des moments plus difficiles. Une autre a précisé que "l'économie retombe une fois de plus sur le dos des femmes".

L'incertitude des fermetures d'écoles, combinée à devoir isoler un enfant s’il développe des symptômes, a forcé de nombreuses femmes à choisir entre le travail et les responsabilités familiales - qui comprenait parfois des parents âgés isolés dans des foyers de soins de longue durée. L'écart de rémunération entre les hommes et les femmes - qui signifie que le partenaire masculin a souvent un plus haut revenu- combiné à l'absence de services de garde d'enfants flexibles, abordables et de qualité a fait retomber le fardeau des tâches domestiques sur les femmes, nous ramenant essentiellement à un mode de vie des années 50.

Pire encore, certaines femmes n'ont pas eu le luxe de pouvoir choisir. Elles étaient surreprésentées dans les secteurs les plus touchés : serveuses de restaurant, vendeuses au détail et agents de bord. Leur travail les a littéralement abandonnées. Les femmes célibataires ont aussi sûrement ressenti la piqûre de la pauvreté.

Les difficultés intergénérationnelles sont souvent citées comme raison de ne pas pouvoir retourner au travail. Les grands-parents qui offraient un soutien, sur lequel beaucoup comptaient, n'étaient pas disponibles car l'éloignement physique maintenait les familles séparées.

Il est beaucoup plus difficile de faire face aux priorités des travailleuses essentielles mal payées - venant souvent de communautés d'immigrants - qui doivent se rendre physiquement au travail, ce qui compromet leur santé et leur sécurité ainsi que celles de leur famille. Les immigrantes professionnelles ont déjà dix ans de transition avant d'atteindre l'égalité de rémunération et d'acquérir les mêmes diplômes qu’elles ont déjà obtenus. La COVID allongera cette attente.

Les enjeux intersectoriels tels que la discrimination fondée sur les préférences sexuelles, le racisme et les genres se sont ajoutés à ce bilan punitif.

Les réseaux et les liens de mentorat sont également menacés, ayant des implications inquiétantes pour les "décrochages de carrière", sans parler de la disparition possible du leadership féminin. Les femmes cadres qui restent à leur poste se sentent accablées et épuisées. Elles jonglent des priorités concurrentes en matière d'efficacité, de niveaux de productivité et de personnel.

Les faits sont clairs. Nous perdons un pipeline important de femmes dans l'économie, ce que beaucoup d'entre nous avions prévu comme étant une voie vers un avenir économique solide. Cette baisse de l'emploi féminin se traduira par une chute économique, une diminution des dépenses de consommation et une réduction de la fiscalité.

Nous devons faire un effort massif si nous voulons que les femmes continuent de participer à la vie active. Nous ne voulons pas que le sentiment de perte se transforme en désespoir.

Une femme ministre des finances pourrait être le bon choix en ces temps difficiles. Croisons-nous les doigts.

cet article a été publié à l'origine dans The Star.